Conservation participative de la faune et des écosystèmes de zones humides sur l’île d’Agonvè
D’avril 2025 à février 2026, Naben a conduit sur l’île d’Agonvè, dans la commune de Zagnanado, un projet de conservation communautaire du singe à ventre rouge (Cercopithecus erythrogaster) et des zones humides qui l’abritent. Financé par la Rufford Foundation, ce projet a associé les autorités locales, les communautés riveraines et les écoles. Il a aussi produit le premier inventaire systématique de la faune de la forêt marécageuse d’Agonvè, qui a révélé la présence d’un primate rare et menacé, le potto du Bénin (Perodicticus potto juju).
Un projet né des communautés d’Agonvè
Agonvè est une île du lac Azili entourée de forêts marécageuses, de raphiales et de prairies inondables. Environ 4000 personnes y vivent de la pêche, de l’agriculture et de l’élevage. Depuis une vingtaine d’années, la forêt recule sous l’effet de la coupe de bois, de l’expansion agricole et du pâturage. Le projet visait à vérifier la présence du singe à ventre roux, classée En danger, à inventorier la faune de la forêt et à renforcer l’engagement des communautés dans la protection de leur patrimoine naturel.
Rencontre avec les autorités locales
Le 5 mai 2025, l’équipe de Naben a présenté le projet à sept acteurs locaux réunis à Kpédékpo : le chef de l’arrondissement de Kpédékpo, les chefs des villages de Wométo, d’Agonvè et d’Agonkpodji, et trois jeunes leaders de ces villages. La présentation a porté sur la dégradation des habitats de l’île, le rôle du singe à ventre rouge dans la dispersion des graines et le potentiel touristique que représente l’observation de la faune.
Pour que chacun ait accès à l’information, des dépliants illustrés en français et en fon ont été distribués aux participants, puis remis aux chefs de village pour diffusion dans leurs communautés. Les participants ont accueilli ce choix comme une marque de respect pour leur culture.

Les échanges ont fait ressortir une préoccupation majeure : les dégâts causés par les singes dans les champs de maïs. L’équipe a rappelé que tuer ou blesser ces primates est interdit et a proposé des moyens de dissuasion non violents, comme les filets de protection, les dispositifs sonores et les épouvantails animés. Le chef d’arrondissement a remercié Naben pour son engagement et a insisté sur le choix d’emplacements sûrs pour les pièges photographiques et sur la durabilité des actions.
Un atelier participatif avec 58 membres de la communauté
Le 11 juin 2025, 58 habitants ont pris part à un atelier participatif à Kpédékpo. Les mêmes questions ont été posées au début et à la fin de l’atelier afin de mesurer l’évolution des connaissances. Avant l’atelier, 89 % des participants pensaient que le singe à ventre rouge était abondant et non menacé ; à la fin, ils n’étaient plus que 1 %, et tous reconnaissaient que l’espèce est en danger. La part des participants qui identifiaient l’agriculture non durable et la chasse comme des menaces est passée de 18 % à 98 % pour l’agriculture et à 100 % pour la chasse. Tous ont reconnu, à l’issue de l’atelier, que la zone humide soutient à la fois la pêche et l’agriculture.
Les participants ont confirmé que le singe à ventre rouge fréquente surtout la lisière de la forêt marécageuse et les champs voisins, tandis que le singe mone occupe les zones les plus humides. Malgré les dégâts aux cultures, ils ont jugé que la conservation de l’espèce apporte plus d’avantages que d’inconvénients. Un participant l’a résumé par un proverbe : « on ne va pas courir après ce qui est sur le dos de la main et jeter ce qui est dans la paume ». Les bonnes réponses ont été récompensées par des plants de tangelo, symbole des pratiques que le projet encourage.
Inventaire de la faune par pièges photographiques
La forêt marécageuse d’Agonvè n’avait jamais fait l’objet d’un inventaire de la faune. Quinze pièges photographiques ont été installés à partir d’avril 2025 avec l’appui de guides des villages. Ils ont été placés dans les microhabitats accessibles où les animaux se déplacent, notamment les peuplements de raphia et de figuiers, certains au ras du sol et d’autres à environ 7 m de hauteur dans les arbres. Les appareils ont été retirés de juillet à octobre en raison de la crue, puis réinstallés fin novembre 2025 et relevés chaque mois jusqu’en février 2026.

Sur 31 stations, les pièges ont enregistré 435 détections indépendantes de sept espèces de mammifères, ainsi qu’un oiseau, le tchitrec à ventre roux (Terpsiphone rufiventer). Le singe mone (Cercopithecus mona), classé Quasi menacé par l’UICN, domine avec 58 % des détections. Il est suivi du sitatunga (Tragelaphus spekii), classé En danger sur la Liste rouge du Bénin, avec 31 % des détections. La genette (Genetta sp.), le guib harnaché (Tragelaphus scriptus), le vervet (Chlorocebus pygerythrus) et l’écureuil vert (Paraxerus poensis) complètent la liste. Le singe à ventre rouge n’a pas été photographié, ce qui confirme les observations des habitants : l’espèce fréquente la périphérie de la forêt plutôt que son cœur inondé.
Le potto du Bénin, une découverte majeure
Le résultat le plus remarquable de l’inventaire est la détection du potto du Bénin (Perodicticus potto juju). Ce petit primate nocturne vit exclusivement dans les arbres, où il se déplace lentement de branche en branche et se nourrit de gommes, de fruits et d’insectes. Il n’est connu que dans les forêts fragmentées situées entre l’est du fleuve Volta au Ghana et le sud-ouest du Nigeria, en passant par le Togo et le Bénin.
Le potto du Bénin est classé En danger sur la Liste rouge de l’UICN. Ses effectifs auraient diminué d’au moins 50 % en trois générations, en raison de la perte de son habitat et de la chasse (Oates et al., 2020). Il reste l’un des primates les moins étudiés d’Afrique de l’Ouest, et les observations confirmées au Bénin sont très rares.
À Agonvè, le potto n’a été détecté que deux fois sur 435 détections, uniquement la nuit, avec deux pics d’activité entre 20 h et 22 h et entre 4 h et 6 h. Cette rareté s’explique en partie par son mode de vie : la plupart des pièges étaient placés près du sol, alors que le potto vit dans la canopée. Sa présence fait de la forêt marécageuse d’Agonvè l’un des rares refuges connus de cette sous-espèce au Bénin.
Ce refuge est fragile. L’analyse des images satellitaires montre que le couvert arboré de la réserve est passé de 18,5 km² en 2017 à 11,5 km² en 2024, soit une perte de 37,6 %, tandis que les zones de pâturage ont progressé de 62,4 %. La forêt est désormais morcelée en îlots séparés par des prairies pâturées. Or le potto dépend de la continuité des cimes pour se déplacer et devient très vulnérable lorsqu’il doit descendre au sol.
Redécouverte de la Réserve Biologique Communautaire d’Agbogon
Au cours des travaux de terrain, l’équipe a découvert une plaque indiquant que la zone étudiée avait été érigée en « Réserve Biologique d’Agbogon » par l’arrêté communal n° 2012/No. 17/C-ZDO/SG-SA. Ce statut était presque oublié des autorités locales. L’équipe s’est rapprochée de l’administration communale de Zagnanado, qui a fourni l’arrêté et la carte de la réserve. Ces documents ont été numérisés et serviront de cadre de référence pour la gestion de la réserve, qui couvre environ 32 km². Naben prévoit une extension de 5,80 km².

Éducation des enfants et sensibilisation par la radio
Du 19 au 22 décembre 2025, 20 élèves et 2 enseignants des écoles primaires publiques d’Agonvè et d’Azilidji ont suivi des séances d’éducation environnementale. À l’aide de jeux et de supports visuels, les élèves ont situé l’aire de répartition du singe à ventre rouge, découvert la notion d’endémisme et identifié eux-mêmes les menaces qui pèsent sur l’espèce : la chasse, l’agriculture, les constructions et la dégradation des forêts.
Séance d’éducation environnementale avec les élèves d’Agonvè et d’Azilidji (© Habib Agossou)
Les élèves ont ensuite visité le Sanctuaire des Singes de Drabo Gbo à Abomey-Calavi, où ils ont observé le singe à ventre rouge dans son milieu naturel. Pour beaucoup, ce fut une révélation. « Je ne savais pas qu’ils étaient protégés », a confié l’élève Ortinel Ahodomon pendant la visite. Les deux enseignants pourront transmettre ces messages aux futures promotions.
Singe à ventre rouge (Cercopithecus erythrogaster) au Sanctuaire des Singes de Drabo Gbo (© Stanislas Mahussi Gandaho)
Pour toucher l’ensemble des habitants, des messages en langue locale ont été diffusés trois fois par jour sur la radio communautaire les 21 et 22 juin, puis les 20 et 21 décembre 2025. Environ 1 023 personnes ont été informées de l’importance du singe à ventre rouge, de la zone humide et de leur protection.
Difficultés rencontrées
La crue a rendu la réserve inaccessible pendant environ quatre mois et imposé le retrait de tous les pièges photographiques. Après la décrue, la boue épaisse a ralenti chaque déplacement. Cinq appareils déjà utilisés dans la forêt classée de la Lama se sont révélés hors d’usage, et des fourmis ont détruit le capteur d’un autre. Les guides ont enfin signalé un risque élevé de vol dans le nord-est de la réserve, où la pression humaine et la présence d’éleveurs sont plus fortes. Dans les zones proches de Houéli, d’Agonvè Azilidji et de Wométo, en revanche, les habitants traversent la réserve sans toucher au matériel, signe de la confiance construite avec eux.

Perspectives et remerciements
Pour la suite, Naben entend poursuivre le suivi de la faune avec davantage de pièges placés dans la canopée afin de mieux connaître le potto, restaurer les îlots forestiers dégradés avec les espèces choisies par la communauté, organiser la gestion concertée de la réserve avec les villages riverains et le Conseil municipal de Zagnanado, et étendre la sensibilisation aux villages du nord-est.
Naben remercie la Rufford Foundation pour son soutien financier, sans lequel ce projet n’aurait pas été possible. Nous remercions le chef de l’arrondissement de Kpédékpo, les chefs et les habitants des villages d’Agonvè, de Wométo, d’Agonkpodji, de Houéli et d’Azilidji, les guides qui ont accompagné l’équipe sur le terrain, ainsi que les directeurs, enseignants et élèves des écoles d’Agonvè et d’Azilidji. Nos remerciements vont également au Sanctuaire des Singes de Drabo Gbo, en particulier à l’ingénieur Frédéric Sahgui et à M. Louis Houngue, pour leur accueil.
Références
Neuenschwander, P., Sinsin, B. et Goergen, G. (2011). Protection de la nature en Afrique de l’Ouest : une Liste rouge pour le Bénin. International Institute of Tropical Agriculture, Ibadan.
Oates, J.F., Ikemeh, R., Nobimè, G. et Svensson, M.S. (2020). Perodicticus potto ssp. juju. The IUCN Red List of Threatened Species 2020 : e.T91995465A91995471. https://www.iucnredlist.org/species/91995465/91995471




























