Bilan des six premiers mois du programme de conservation des primates de la forêt marécageuse de Lokoli
La forêt marécageuse de Lokoli, dans la commune de Zogbodomey, abrite l’une des dernières populations viables de singes forestiers du Bénin. Cet écosystème périodiquement inondé, classé au patrimoine des zones humides d’importance internationale, constitue un refuge unique pour deux espèces particulièrement menacées : le singe à ventre roux (Cercopithecus erythrogaster erythrogaster) et le singe mone (Cercopithecus mona).
Depuis février 2026, Ezéchiel Hounnouvi conduit un programme intégré de conservation qui combine suivi écologique, engagement communautaire et modélisation climatique, avec l’appui financier de The Rufford Foundation. Ce rapport présente le bilan des six premiers mois d’activité.
Objectifs visés
- Améliorer les connaissances sur l’état des populations et la distribution du colobus vellerosus et du cercopithecus erythrogaster dans la forêt marécageuse de lokoli.
- Identifier et faire cartographie spatiale des menaces clés pour les primates et leurs habitats à Lokoli.
- Évaluer les impacts du changement climatique sur la répartition de ces deux espèces à l’aide de modèles de répartition des espèces, dans le cadre de scénarios climatiques futurs.
Ce que nous avons fait
- Un suivi par pièges photographiques de grande ampleur : 40 stations installées à travers toute la forêt sur 1 840 nuits de piégeage, générant plus de 1 000 détections indépendantes de primates.
- Une enquête socio-écologique auprès de 296 riverains dans les trois villages qui bordent la forêt : Lokoli, Dèmè, Koussoukpa ainsi que d’autres petites localités se trouvant autour de ces villages.
- Une cartographie GPS de 69 signes de pression humaine (charbonnage, feux, défrichements, habitations) à l’intérieur et autour de la forêt.
- Une modélisation climatique projetant l’avenir des habitats favorables à l’horizon 2041-2060 sous deux scénarios contrastés.
- La préparation d’une campagne communautaire qui se déploiera entre août et décembre 2026 dans les villages riverains et les écoles.
Résultat
Présence de primates
La faune primatologique de Lokoli dispose d’un état de référence rigoureux car, nos caméras ont enregistré 837 détections indépendantes de singes mone et 176 détections de singes à ventre roux, avec une concentration nette des animaux dans le cœur interne de la forêt, loin des lisières villageoises. Cette zone centrale devient de fait la priorité de conservation numéro un du site.
Une découverte préoccupante
Sur toute la période, aucune image du colobe magistrat (Colobus vellerosus) n’a été enregistrée, alors même que 72 % des riverains se souviennent de sa présence il y a dix ans. Deux autres espèces de primates ont également disparu de la mémoire vivante des habitants. Le nombre moyen d’espèces de singes observées par personne est passé de 3,5 à moins d’une seule espèce en une décennie : un effondrement documenté qui constitue un signal d’alarme majeur.
Table 1: Résumé des résultats du déploiement des pièges photographiques
| Espèces | Détections brutes | Stations Occupées | Naïve psi | Abondance Relative |
| Cercopithecus mona | 837 | 30 / 40 | 0.75 | 37.2 |
| Cercopithecus erythrogaster | 176 | 18 / 40 | 0.45 | 9.5 |
| Paraxerus poensis | 45 | 12/40 | 0.30 | 2.4 |
| Galagoides demidoff | 19 | 9/40 | 0.22 | 1.03 |
| Poacher (human) | 33 | 9 / 40 | 0.22 | 1.8 |
Une pression humaine cartographiée
Les 69 signes anthropiques relevés au GPS confirment un système forestier sous pression multiple. Le charbonnage représente à lui seul 26 % des points relevés, suivi des champs agricoles (25 %), des feux de végétation (17 %), des habitations (13 %) et des zones déboisées (10 %). Nos caméras ont par ailleurs capté 33 détections de braconnage nocturne.

Un modèle climatique qui alerte
L’analyse climatique menée à l’échelle de toute l’Afrique de l’Ouest projette qu’à l’horizon 2060 le singe mone pourrait perdre 29 % de son habitat favorable sous un scénario climatique modéré et jusqu’à 55 % sous un scénario pessimiste. Le Bénin est particulièrement exposé et dans ce contexte, Lokoli se distingue comme l’un des derniers refuges climatiques du pays pour cette espèce, protégé par l’hydrologie particulière de la zone marécageuse.

Une communauté prête à s’engager
Malgré des conflits humains-primates déclarés par 65 % des riverains (raids sur bananiers, palmiers et arbres fruitiers), 100 % des habitants enquêtés se déclarent disposés à participer à la conservation. La priorité qu’ils identifient est claire : le soutien aux activités génératrices de revenus (49 %), suivi de la sensibilisation des agriculteurs (49 %) et des chasseurs (48 %). 95 % des personnes interrogées jugent la conservation des primates « importante » ou « très importante ».
Implication
La forêt de Lokoli dispose désormais d’un état de référence quantitatif de sa faune primatologique. Cette base servira à mesurer les progrès de conservation dans les années à venir, à orienter les décisions de zonage et à documenter le patrimoine biologique du Bénin auprès des institutions nationales et internationales.
Nos résultats climatiques transforment le regard porté sur cette forêt : elle n’est plus seulement un site remarquable à l’échelle locale, elle devient une priorité nationale d’adaptation climatique pour la sauvegarde des primates du Bénin. Cette conclusion apporte un argument scientifique fort en appui à l’engagement du Bénin d’atteindre 30 % d’aires protégées d’ici 2030.
La disparition apparente du colobe magistrat, corroborée à la fois par nos caméras et par le savoir local, constitue un signal d’alarme majeur. Sans action rapide, Lokoli pourrait perdre l’ensemble de sa richesse primatologique en une génération. Ce constat justifie pleinement la mobilisation en cours et rend indispensable un plaidoyer national pour la reconnaissance officielle du site.
L’adhésion totale des riverains à un projet de conservation participatif ouvre une fenêtre d’opportunité. La phase suivante du projet consistera à construire, avec les villages, un plan de conservation qui concilie protection / restauration de la forêt et amélioration des conditions de vie notamment par le soutien aux activités génératrices de revenus, priorité clairement exprimée (Tableau 2 ci-dessous) par les communautés elles-mêmes.
Table 2: Propositions d’appui aux communautés riveraines de Lokoli selon les habitants
| Proposition d’appui | 1ère priorité n (%) | 2ème priorité n (%) | 3ème priorité n (%) | Total citations |
| Élevage de volailles et petits animaux | 88 (29,7 %) | 52 (17,6 %) | 42 (14,2 %) | 182 |
| Maraîchage | 66 (22,3 %) | 63 (21,3 %) | 48 (16,2 %) | 177 |
| Pisciculture | 47 (15,9 %) | 52 (17,6 %) | 46 (15,5 %) | 145 |
| Apiculture | 38 (12,8 %) | 47 (15,9 %) | 48 (16,2 %) | 133 |
| Agroforesterie | 27 (9,1 %) | 35 (11,8 %) | 43 (14,5 %) | 105 |
| Transformation du manioc et autres produits agricoles | 20 (6,8 %) | 30 (10,1 %) | 38 (12,8 %) | 88 |
| Pépinières communautaires | 10 (3,4 %) | 17 (5,7 %) | 31 (10,5 %) | 58 |
| Total | 296 (100 %) | 296 (100 %) | 296 (100 %) | – |
Remerciements
Nous remercions chaleureusement :
- L’ONG Naben pour son soutien indéniable dans sa mission de conservation de la biodiversité béninoise.
- The Rufford Foundation pour son soutien financier, sans lequel ce programme n’aurait pas été possible.
- Les communautés de Lokoli, Dèmè et Koussoukpa pour leur accueil et leur engagement, aux éco-guides et guides locaux pour leur dévouement sur le terrain, ainsi qu’à toutes les institutions partenaires.





