RENFORCEMENT DE LA COEXISTENCE DURABLE
|

Vers une conservation partagée autour du Parc National de Wari-Maro et Monts Kouffè

1. Contexte et méthodologie

La Phase 2 de la mission de prospection communautaire s’est déroulée les 19 et 20 mars 2026 dans deux villages riverains du Parc National de Wari-Maro et Monts Kouffè (appelé ici Parc National de Wama Moko). Elle poursuivait deux objectifs complémentaires : approfondir le diagnostic engagé en Phase 1 à Wannou, et réaliser un premier ancrage communautaire à Wari-Maro, village qui n’avait encore fait l’objet d’aucune intervention.

À Wannou (Commune de Bassila), la mission s’est concentrée sur un entretien collectif structuré avec 26 femmes transformatrices du karité. Un guide d’entretien en 5 modules a orienté les échanges : connaissances sur les foyers améliorés, usage prévu, formations antérieures, potentiel de commercialisation, et évolution des besoins depuis la Phase 1. À Wari-Maro (Commune de Tchaourou), un questionnaire socio-environnemental a été administré à un groupe mixte de 19 participants représentant l’ensemble des couches sociales du village : chef de village, chef d’arrondissement, délégué, chasseurs traditionnels, cultivateurs, jeunes, femmes et éleveurs.

SiteDateParticipantsProfil
Wannou (Bassila)19 mars 202626 femmesTransformatrices karité/néré/gari
Wari-Maro (Tchaourou)20 mars 202619 personnes mixtesChef, délégué, cultivateurs, jeunes, femmes, chasseurs, éleveurs
TOTAL2 jours45 participants2 villages, 2 communes

2. Village de Wannou (Bassila)

2.1. Profil des participantes et enjeux économiques

L’entretien du 19 mars 2026 a réuni les vingt-six membres du groupement local de transformation. Toutes exercent à titre principal la transformation du karité, du néré et, pour certaines, du gari. Sans exception, ces femmes dépendent de cette activité pour financer la scolarisation de leurs enfants et équilibrer les dépenses du ménage. Cette réalité économique est fondamentale pour comprendre l’enjeu que représente pour elles toute restriction d’accès aux ressources du Wama Moko: leur autonomie financière est directement liée à la disponibilité des noix de karité et de néré, ainsi qu’à l’accès au bois de chauffe indispensable à leur transformation.

2.2. Connaissances et pratiques des foyers améliorés

L’ensemble des 26 participantes ont déclaré avoir déjà entendu parler des foyers améliorés. Au-delà de cette connaissance théorique, toutes ont confirmé avoir déjà utilisé un foyer amélioré dans le cadre de leurs activités de transformation comme pour la cuisine domestique, et utilisent actuellement les deux types disponibles dans le village.

Une contrainte structurelle a cependant été soulevée avec insistance : l’absence de cuisine couverte empêche de protéger les foyers des intempéries, compromettant leur durabilité. Le caractère fixe de ces équipements les rend inutilisables en cas de pluie et limite leur adoption durable. Cette contrainte infrastructurelle mérite d’être intégrée dans la conception de l’intervention à venir.

En 2025, les participantes avaient bénéficié d’une formation dispensée par un groupement transformateur partenaire, portant exclusivement sur les grands foyers à usage industriel. Elles ne maîtrisent donc pas encore la fabrication de modèles adaptés à l’usage domestique ou à petite échelle, ce qui constitue précisément le périmètre de la prochaine intervention de Naben.

2.3. Usage prévu et perception de l’utilité

Les femmes envisagent d’utiliser un foyer amélioré aussi bien pour la transformation du karité que pour l’ensemble des tâches culinaires du ménage. Cette polyvalence est perçue comme un avantage majeur, permettant de mutualiser les bénéfices entre activité économique et besoins domestiques. Sur la question du bois, elles s’approvisionnent à la fois dans leurs champs et dans les zones forestières du Wama Moko. La totalité des participantes s’accordent sur le fait qu’un foyer amélioré permettrait de réduire très significativement leur consommation de bois de chauffe, et perçoivent elles-mêmes le lien direct entre adoption de technologies efficaces et préservation des ressources forestières dont elles dépendent.

2.4. Potentiel de commercialisation

La totalité des participantes se sont déclarées très intéressées par la fabrication et la vente de foyers améliorés, à condition de recevoir une formation technique intégrant un volet commercialisation. Les marchés identifiés sont les ménages de Wannou, les villages voisins et le marché hebdomadaire de Bassila. Deux gammes de prix ont été proposées par les femmes elles-mêmes, témoignant d’une capacité réelle à raisonner en termes économiques.

Type de foyerPrix estimé (FCFA)Marchés ciblés
Petit foyer (usage domestique)1 500 FCFAMénages locaux — Wannou
Grand foyer (usage semi-industriel)5 000 FCFAVillages voisins — Marché hebdomadaire de Bassila

Pour rendre cette activité viable, les femmes ont identifié plusieurs besoins matériels de démarrage : outils d’extraction (coupe-coupe, dabats, pioches), un tricycle pour le transport de l’argile depuis les zones d’extraction, ainsi que des bassines et tonneaux pour stocker l’eau de malaxage. Elles ont également mentionné l’importance d’un appui financier initial et d’un accès à un réseau de distribution.

2.5. Capacité à transmettre et démultiplication des impacts

La question de la capacité à former d’autres femmes a suscité un enthousiasme unanime : elles ont manifesté leur volonté de devenir formatrices ou points focaux, à condition de bénéficier d’un accompagnement. Cette disposition collective représente un capital humain de grande valeur pour la stratégie de démultiplication de Naben : en formant ce premier groupe, l’organisation se donne les moyens de toucher potentiellement plusieurs centaines de ménages à travers le réseau naturel que ces femmes constituent dans leur communauté.

Leurs demandes restent structurées autour de trois axes. Le premier, et le plus pressant, est le maintien de l’accès à la forêt pour la collecte du karité et du néré, activité qui finance directement la scolarisation des enfants et l’équilibre du ménage. Le deuxième concerne l’organisation de la formation en demi-journée matinale, pour permettre aux femmes de concilier formation et activités génératrices de revenus, avec une compensation financière pour les jours d’absence. Le troisième porte sur la disponibilité des matériaux : l’argile, la termitière et la bouse sont localement accessibles, mais leur transport nécessite un tricycle que le groupement ne possède pas.

3. Village de Wari-Maro (Tchaourou)

3.1. Perceptions, craintes et attentes vis-à-vis du Parc

Face aux questions sur les bénéfices potentiels du Parc, la réponse dominante est l’incertitude totale. Les participants ne savent pas ce que le Parc implique concrètement : ni les règles, ni leurs droits, ni les compensations ou opportunités envisagées. Cette neutralité apparente masque en réalité une inquiétude profonde, qui se révèle dès que les questions portent sur les impacts concrets de la vie quotidienne.

Les craintes exprimées tournent autour de quatre enjeux centraux. La perte d’accès au bois de chauffe est la première préoccupation. L’interdiction de la chasse est perçue comme une menace directe sur la sécurité alimentaire des ménages. La confiscation des terres cultivées depuis des générations, sans alternative ni compensation, suscite une vive résistance. Enfin, plusieurs participants ont formulé une préoccupation sécuritaire inattendue mais significative : la densification du couvert forestier consécutive à l’arrêt des activités humaines pourrait transformer la forêt en un espace opaque susceptible d’abriter des animaux dangereux ou, dans le contexte régional actuel, des groupes armés.

Malgré l’ampleur de ces craintes, les participants ont formulé des attentes constructives : maintien d’une portion de terres cultivables (igname, manioc, maïs) et de zones pour l’élevage de petits ruminants et de volaille ; accès garanti pour la collecte du karité et du néré ; garanties de sécurité des personnes et des biens dans la zone périphérique ; et ouverture de nouvelles perspectives économiques autour du Parc, notamment le guidage touristique, l’agroforesterie et la transformation de produits locaux.

3.2. Relation aux ressources forestières

Les femmes se rendent quotidiennement en forêt pour collecter les légumes sauvages entrant dans la composition de la sauce gluante (base incontournable de l’alimentation locale) et ramassent karité et néré en période de production. Le bois de chauffe est collecté quatre à cinq fois par semaine.

La chasse traditionnelle cible un large spectre d’espèces : buffles, phacochères, antilopes, rats géants (Lokor), singes, boas, varans (Awan), aulacode et diverses autres espèces. La forêt fournit également du bois d’œuvre pour la construction et des plantes médicinales (Kosso, Baobab, Calcédra, Faux acajou, Eben, Akpanga) dont la communauté dépend pour ses soins de santé primaires.

Un fait d’une ampleur particulièrement significative a été rapporté par les participants : en saison pluvieuse, le nombre d’éleveurs transhumants et leurs troupeaux bovins présents dans la forêt dépasse largement la population autochtone résidant dans le village. Durant plusieurs mois de l’année, la forêt est donc davantage occupée par des éleveurs extérieurs que par les habitants de Wari-Maro et de Wannou. Cette pression pastorale massive sur les écosystèmes constitue une source de tension potentielle entre usagers et un défi de gouvernance complexe qui devra figurer explicitement dans les plans de gestion du parc national de Wama Moko.

3.3. Foyers améliorés : état des lieux et perspectives

IndicateurWannouWari-Maro
Connaissance des foyers améliorés100 % (26/26)71 % (5/7 présents)
Utilisation effective100 % (toutes utilisent)14 % (1/7 présents)
Savoir-faire de fabricationPartiel (grands foyers industriels uniquement)Présent chez quelques femmes
Intérêt pour une formation100 % (unanime)100 % (toutes présentes)
Volonté de devenir formatrice100 % (unanime)Non évalué formellement

3.4. Engagement des jeunes pour la biodiversité

La question de l’implication des jeunes dans la surveillance de la biodiversité du Parc a suscité une réaction initiale révélatrice de la méfiance ambiante : plusieurs jeunes ont d’abord cru que les caméras-pièges visaient à surveiller leurs propres allées et venues dans la forêt, plutôt qu’à documenter la faune sauvage. Une fois l’objectif réel expliqué, ils ont manifesté un intérêt enthousiaste et une disponibilité immédiate pour participer à une première mission de pose. Cet engagement constitue une ressource précieuse pour le programme de surveillance participative de la biodiversité.

Concernant les activités génératrices de revenus autour du Parc, les jeunes ont établi une hiérarchie claire dans leurs préférences : le guidage touristique et l’agroforesterie constituent leurs priorités ; la transformation de produits locaux vient en deuxième position ; la surveillance et le gardiennage sont d’un intérêt moyen ; tandis que le petit commerce est jugé moins attractif dans ce contexte particulier.

3.5. Chasseurs : savoirs traditionnels et reconversion

Les chasseurs traditionnels n’étant pas directement présents lors de la séance, c’est le chef de village qui a apporté les informations les concernant. Il n’existe plus de chasseurs à temps plein à Wari-Maro : la chasse est aujourd’hui une activité secondaire, pratiquée essentiellement pour couvrir les besoins alimentaires familiaux. Fait significatif pour la dynamique de transition, la majorité des chasseurs traditionnels du village exercent désormais des fonctions dans la sécurité locale, ce qui constitue un point de départ favorable pour envisager de nouvelles formes de valorisation de leurs compétences (notamment en matière de pistage, de connaissance du territoire et de guidage).

5. Recommandations et perspectives

HorizonActionActeur principal
Court termeFormation pratique foyers améliorés à Wannou (demi-journées matinales, compensation financière)NABEN ONG
Court termeSéance d’information officielle et transparente sur le ParcNABEN ONG / CENAGREF
Court termeDialogue formel pour garantir les droits de collecte du karité et du néré dans les règles de gouvernance du parcNABEN ONG / Gestionnaires du Parc
Court termePremière sortie de pose de caméras-pièges avec les jeunes volontaires et les chasseursNABEN ONG / Communauté
Moyen termeProgramme pilote de commercialisation des foyers améliorés avec volet gestion commercialeNABEN ONG / Groupements féminins
Moyen termeCréation de jardins communautaires pour réduire la pression sur la forêt (légumes sauvages)NABEN ONG / Communauté

6. Conclusion

La Phase 2 a permis de couvrir deux sites aux profils sociaux distincts, mais dont les aspirations fondamentales convergent autour d’une même réalité : la dépendance structurelle et vitale des communautés riveraines aux ressources de la forêt.

La leçon centrale que Naben tire est que la conservation participative ne peut se construire que sur la base d’un contrat de confiance réciproque et équitable entre les gestionnaires du parc et les communautés qui en sont les premières gardiennes. Ce contrat suppose la transparence dans la communication, la consultation préalable et effective avant toute décision, la reconnaissance formelle des droits d’usage historiques, la proposition d’alternatives économiques viables en contrepartie des restrictions imposées, et le partage équitable des bénéfices de la conservation. Grâce aux deux phases de prospection conduites, Naben dispose désormais d’une connaissance fine, documentée et territorialement ancrée de ces communautés (leurs besoins, leurs craintes, leurs capacités et leurs aspirations).

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *